De la chemise à la camisole en passant par l’électronique, le ver de terre, le golem, Sarah Connor, et l’espagnol.

Je me demandais, lorsque j’apprenais PHP, si le fait d’apprendre un langage informatique m’apporterait quelque chose sur le plan des langues. Je n’ai rien constaté, pendant les cinq mois que j’ai passés à « coder », qui me fasse penser que ce fût le cas. La question reste en suspens de mon côté, mais je me demande surtout désormais si ce mot, « langage », est bien adapté pour ce qui est de ces « grammaires » informatiques… La chose est effectivement lisible, et compréhensible lorsqu’on l’a apprise ; l’alternance des mots (qui n’en sont pas, si ?) modifie le sens des commandes ; mais c’est bien de ça dont il s’agit, de commandes. Si c’est un langage, il ne tolère aucune hésitation, et ne se compose que de questions et d’ordres. C’est un outil… Un langage utilitaire… Qui n’est d’ailleurs pas pensé pour que l’auteur, ou plutôt le codeur, s’adresse à un autre être humain, mais bien prioritairement à la machine, à l’automate… qui réagira aux commandes, sans jamais prendre d’initiative. Quoiqu’ils évoluent, ces langages dits informatiques ne sont pas des langages du vivant. Or, dans ma tête et à l’orée de cette réflexion – qu’il me faudrait pousser bien davantage –, le langage constitue l’une des spécificités du vivant, il en est l’une des caractéristiques. Je ne sais de quelle manière communiquent nombre d’êtres, mais il m’est presque inconcevable qu’il n’y ait pas ne serait-ce que l’ébauche d’un langage entre les individus d’une même espèce.

À approcher ces sujets, je me rends (une fois de plus) nettement compte de l’ampleur de mes ignorances… Est-ce qu’un ver de terre dispose de quoi que ce soit qui lui permette d’envoyer ou de recevoir quoi que ce soit ? Un géodrilogue saurait me renseigner – et voilà encore un plan de carrière que j’ai manqué d’envisager adolescent (je dis ceci sans la moindre ironie, et regrette infiniment d’avoir manqué par tant d’horizons à l’époque).

Quoi qu’il en soit, nous mettons en place des langages pour nous adresser à l’inerte, et pour automatiser le mouvement, l’actionnement, sans pour autant créer ou donner la vie. Au contraire, on s’acharne à l’ôter, à la supprimer, à recomposer le monde, et nous nous recomposons nous-mêmes en utilisant ces langages voués à l’inerte et à disparaître. C’est notre magie à nous, électrique, électronique, notre alchimie moderne et funeste, et ces ordinateurs sont nos golems.

Bainbridge Golem, par mrcjhicks, sous CC BY-NC

Ces introdigressions pour en venir au fait qu’hier, j’ai pu, cette fois, faire du lien. Hier, j’ai obtenu une confirmation, plutôt qu’une réponse, car je ne me posais plus vraiment la question : en apprend-on sur notre langue en en apprenant une autre ? Oui. Du moins est-ce le cas pour nos langues latines ; et sans doute est-ce aussi le cas, par contraste au moins, avec des langues exotiques.

J’en profite pour vous inviter à découvrir DuoLingo si ce n’est pas déjà fait. C’est un excellent outil, même s’il me semble assez trompeur (on a l’impression d’apprendre énormément et vite, alors qu’en fait pas tant que ça, pour de multiples raisons liées à la méthode, qui a pour elle d’être très enthousiasmante).

J’y apprends l’espagnol, que je n’envisage pas d’utiliser à court ou moyen terme. C’est simplement qu’il me semble important de continuer d’apprendre quelque chose et tout le temps, pour entretenir mes méninges et ma mémoire – mon « élasticité cérébrale » –, pour me maintenir dans une certaine disposition, dans un état de progression, un état « spongieux » si je puis dire. Plus tard, si j’en deviens capable, pourquoi alors ne pas aller dialoguer avec ceux qui la parlent ? Ça me donnerait une autre bonne raison de voyager, quand j’en ai quelques-unes de ne pas le faire (finances, et pollution – reste à marcher, à partir marcher, seul pour le moment…). J’ai aussi pris connaissance récemment de rencontres (parisiennes pour ce qui me concerne) dédiées au dialogue dans une langue ou dans une autre ; c’est une piste à creuser.

Bref, hier, j’apprenais l’espagnol… quand est apparu « camisa » puis sa traduction, à savoir « chemise », et là d’un coup paf, j’ai fait le lien entre la « camisole » et la « chemise ». Non seulement ça, mais ça m’a donné du grain à moudre concernant le « costume de travail », ou plutôt de l’emploi, et sur l’aliénation que ce dernier constitue. L’on ne se sent pas immédiatement à l’aise dans une chemise, du fait du col, d’une certaine rigidité qu’on se fait appeler rigueur. Ce pourquoi peu de sportifs l’utilisent pendant l’effort, ce pourquoi les propagandistes de l’entreprise balbuciellante ouest-étasunienne (ces foutues « start-up ») voudraient nous faire croire qu’en s’en passant, on affadirait voire on effacerait les rapports de hiérarchie. Mon cul, bande de gourous, d’esclaves et d’automates !

Camisole – de force –, via Rohini Sridharan

Mais reprenons. Dans ma langue maternelle, je n’avais jamais fait le lien ni entre la première lettre des deux mots (camisole, chemise), ni entre ces trois autres lettres plus au centre (camisole, chemise). Il est pourtant bien là, dans le terme et surtout dans l’objet. Je suppose que ce lien s’est effacé, ou a été effacé, par une sorte de pragmatisme, celui inhérent à l’apprentissage instinctif, qui ne porte pas de regard sur lui-même. La langue de nos parents et pairs s’aspire avec d’autres codes du comportement et de l’interaction bien avant qu’elle ne nous soit enseignée. Sans que je puisse le vérifier, je dirais que j’ai associé très tôt comme la plupart des occidentaux un sens au mot chemise, tandis que je n’ai découvert que plus tard le mot camisole, probablement devant la télévision et à travers une fiction… Sarah Connor en porte une dans Terminator 2, maintenant que j’y pense, et Terminator 2 a beaucoup d’importance dans mon parcours… Entre temps, entre le concret d’un vêtement que mon père portait tous les jours, et la virtualité d’un outil de coercition sans dentelle ni soie que je n’ai jamais vu en vrai, le lien que ne faisait plus ostensiblement notre langue française, s’est dissipé. Et ce n’est qu’une bonne vingtaine d’années plus tard qu’il m’apparaît, du fait d’apprentissages conscients et volontaires.

En fait, Sarah Connor n’était pas vraiment dans une camisole de force…

Ce n’est pas la première fois que ce type de lien m’apparaît – c’était même récurrent pendant ces quelques mois à la fac, et notamment pendant ces quelques semaines au contact du latin –, c’est simplement la première fois que j’en parle, et que j’y réfléchis, parce qu’effectivement, et vu que je m’intéresse de près à cette langue française qui m’échappe d’autant mieux, tout ça, ce cheminement, ces liens, ce passif commun, tout ça me donne à réfléchir.

Paradoxe ou évidence, à force de tout apprendre et réapprendre et dans tous les domaines, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Je débute éternellement, c’est parfois lassant. J’ai douté de la formulation de chaque phrase à la rédaction de cet article, et je me sens comme rouillé, mais justement, ça fait du bien d’essayer, de me river sur le sens des mots et la manière de le transmettre avec eux. Ce n’est pas une voie rémunératrice, mais c’est ce à quoi j’aspire le plus au fond, quand j’ai le courage de me sonder honnêtement. Et je compte donc continuer d’essayer. Alors une prochaine fois, sans doute, on parlera d’espéranto

***

PS : voilà que je découvre après avoir longuement rédigé que la camisole est un vêtement, et que je l’amalgamais avec la « camisole de force ». Mince.

La définition m’évoquait ce vêtement de Balthier, un des personnages de Final Fantasy XII, mais en la relisant plus attentivement, je constate qu’elle mentionne la présence de manches… Ce qui ressort le plus souvent, sinon, dans les moteurs de recherches, ce sont ce que j’appelle des nuisettes… Je suis perplexe…

***

Illustration principale : El Callejón, par Oiluj Samall Zeid, sous CC BY-NC-ND

4 commentaires sur “De la chemise à la camisole en passant par l’électronique, le ver de terre, le golem, Sarah Connor, et l’espagnol.

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